Travaux en cours : compte-rendu en chantier

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Ça n’a l’air de rien, un compte-rendu.  Il « suffit » de prendre des notes lors d’une réunion, puis de tourner de jolies phrases.  Relire pour l’orthographe, vérifier l’exactitude des informations et l’affaire est pliée.  Pas de quoi fouetter un chat !

Si vous me le permettez, je vais nuancer…  Je viens de terminer la rédaction du procès-verbal du Conseil d’entreprise d’un grand groupe belge.  Et c’est assez différent des PV que je rédigeais il y a quelques années pour l’Assemblée générale de la troupe de théâtre amateur dont je faisais partie.

D’abord, pour accéder à la salle de réunion (enfin, moi, on me parque plutôt dans une cabine un peu sombre, voisine de celle des interprètes, qui surplombe l’arène ), donc, pour accéder à la salle, je dois me présenter à l’accueil et monter patte blanche (ma carte d’identité).  L’employé me tend un badge de visiteur, que je suis priée de passer autour du cou.  Ensuite, l’employé appelle le coordinateur de la réunion qui vient me chercher.  Les bâtiments sont si grands qu’il lui faut bien dix minutes pour parvenir jusqu’à moi.  Nous passons des portiques, qui ne s’ouvrent que grâce à la magie de son badge à lui (le mien n’ouvre rien du tout).  S’en suit un dédale d’ascenseurs et de couloirs qui mènent à ma petite cabine surélevée (seul privilège de la fonction par rapport à ceux qui se trouvent en bas : personne ne me verra si je me laisse aller à un petit bâillement). Le coordinateur m’a bien dit que je pouvais aller me servir un café dans la salle si je le souhaitais, mais je décline : j’ai tout ce qu’il me faut avec moi (en fait, je n’ose pas…).

Je m’installe, ouvre mon cahier (oui, je prends note à l’ancienne, les ratures et les flèches sont des mines d’informations au moment de la rédaction), mes stylos.  Et j’attends.  Je mentirais si je disais que je suis impatiente, disons que je suis prête.  J’hésite à prendre un selfie.  Je renonce : j’ai signé un document aux clauses très strictes quant à la confidentialité.

La réunion durera entre une heure et trois heures, selon la saison, la motivation des participants, les questions posées, les projets en cours…  A partir de ce moment-là, je ne vois plus le temps passer et c’est la vérité vraie.  Je suis tellement concentrée que je ne sens même pas mon ventre gargouiller vers onze heures.  Je note, je gratte, je rature, et surtout, je tente de comprendre ce qui se dit.  Je vous avoue qu’il m’est arrivé de livrer des PV – qui ont rencontré la vive satisfaction du client – alors que je ne comprenais pas la moitié de ce que j’y avais écrit.  Et c’est là, précisément là, que ce que j’appelle humblement le talent intervient.  Ben oui.  Le talent.  Parce qu’il en faut, du talent, pour saisir l’esprit d’une réunion comme celle-là.  Il faut de l’empathie, de la réceptivité, même si les sujets abordés se traduisent en colonnes de chiffres.  Je dirais même que, plus le sujet est aride, plus il est nécessaire d’être à l’écoute de ce qui se trouve derrière le sujet : l’intention – sans pour autant se permettre la moindre interprétation.

Moi qui aime tant les jolies histoires, me voilà tentant de comprendre des graphiques, des acronymes, des interventions intempestives de l’anglais dans un exposé en français, des termes de management…  C’est toute la beauté du geste pour un esprit tourné comme le mien : tenter de comprendre ces notions obscures, et les restituer fidèlement.

De retour chez moi, je me repasse l’audio de la réunion.  Si j’ai de la chance, la traduction en français des interventions en néerlandais ont bien été enregistrées, sinon j’ai toujours mes notes sur lesquelles m’appuyer…  Si j’ai vraiment beaucoup de chance, je peux me référer aux slides qui illustraient les présentations, et qui me sont très utiles pour donner une structure à mon rapport.  Mais parfois, je n’ai pas de chance.  Je n’ai pas l’enregistrement de la traduction ou / et je ne dispose pas de tous les supports de présentation…  Je m’appuie alors sur mes gribouillages, mes souvenirs et mes perceptions à la réécoute de l’audio.

Lorsque je suis bien certaine d’avoir rédigé un document clair et complet, je dois encore vérifier la concordance entre le texte et les annexes, puis mettre ces annexes en pages.  Ça, c’est le pire : insérer une dizaine de documents aux formats les plus divers dans un Word.  Suis pas graphiste, moi.  Pour pimenter le travail, je me livre également au petit jeu du « qui a dit quoi ».  Ne connaissant pas le nom de tous les intervenants, il me faut guetter l’énonciation du patronyme par un autre participant pour résoudre l’énigme.

Mais…  Tout n’est pas qu’aridité, sang, sueur et larmes.  Où vais-je trouver du plaisir, me demanderez-vous ?  Ce qui est excitant dans la rédaction d’un rapport (si, si, je vous jure qu’il y a des aspects excitants), c’est le choix des mots.  Entre « Tartempion affirme », « Tartempion déclare », « Tartempion soutient », « Tartempion précise » et « Tartempion ajoute », il y a de la nuance.  J’aurais pu écrire « Tartempion dit », mais non.  Je vaux beaucoup mieux que ça.  C’est pour ça que c’est moi qui rédige les PV des CE de ce grand groupe !  Enfin, j’aime à le croire.  J’ose espérer que s’ils continuent à me confier ce travail, c’est qu’il est fidèle à ce qui s’est dit en séance.  Je m’accroche donc à cette reconnaissance portant sur la qualité de mon travail, à défaut de pouvoir m’appuyer sur une reconnaissance financière (je n’entrerai pas dans les détails à ce sujet-là).  Au passage, avez-vous perçu la différence entre « je m’accroche » et « je m’appuie » ?  Pas pareil, hein ?

L’un dans l’autre, entre réécoutes, rédaction, chipotages de mise en page, échanges de mails pour obtenir des précisions, le PV d’une réunion de deux heures m’en a pris dix-sept, déplacement non compris…  Pensez-y, la prochaine fois que vous recevrez un PV dans votre boîte mail : derrière le document se cache peut-être un tâcheron de bonne volonté qui a tenté de vous faire vivre ce qui a été vécu, de vous faire entendre ce qui a été dit.  Si cela peut vous motiver à le lire…  je n’aurai pas tout à fait perdu mon temps.