Le ramoneur de Laeken

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A force d’écrire pour les autres, on en vient à oublier d’écrire pour soi, comme ça, juste pour s’amuser.  Merci à Sophie Barthélémy de m’avoir accueillie au sein de son atelier d’écriture « Atoutexte ».  Pour le plaisir, et parce que ce sont les vacances, je vous livre ma petite production…  

Comme toujours, le défunt roi Philippe des Belges tentait, par-delà les nues, de réconcilier les Flamands, francophones, Régions et Communautés de son plat pays.  Il ne savait pas qu’il était nu.  S’il l’avait su, aurait-il osé, avec un tel aplomb, haranguer flamingants et fransquillons du bon vieux XXe siècle ?

« La Reine et moi, nous avons la conviction profonde que bâtir des ponts entre nos communautés est primordial ! », assénait-il depuis son décès à des politiciens blasés et tout aussi trépassés que lui.

Pendant ce temps-là, son oncle Baudouin contait fleurette à sa reine, la douce et très catholique Fabiola.  Après avoir régné plus de quarante ans sur un mouchoir de poche déchiré, il n’éprouvait plus la moindre envie de se mêler des querelles belgo-belges.  Et puis, il ne se lassait pas de contempler sa Fabiola enfin dénudée, lui qui ne l’avait jamais vue qu’affublée de robes de nuit en pilou.

Pourtant, ce jour-là – pourquoi ce jour-là, me demanderez-vous ?  Je n’en sais rien, c’était ce jour-là, un point c’est tout – donc, ce jour-là, Baudouin délaissa sa duègne et alla trouver son neveu.  Il l’interpella ainsi :

« Flupke, laisse-les donc tranquilles, ils sont morts.

– Mais, Tonton, il faut encore et toujours essayer, ne jamais renoncer ! La vie est plus forte que la mort, le cardinal Daneels l’a bien dit lors de mes funérailles !

– Flupke, arrête. Ça ne sert à rien.  Les Flamands et les francophones de Belgique, c’est comme un mini conflit israélo-palestinien, la violence physique en moins.  Ils ne trouveront jamais de solution, c’est foutu.  Tu as perdu ton temps de vivant à bâtir des ponts que tu étais bien le seul à emprunter.  Tu as commis la même erreur que moi : tu as délaissé ta reine pour courir derrière des chimères.

– Ah c’est vrai, Tonton Baudouin, elle me manque, ma Mathilde. Si je le pouvais, je prendrais le tram 33 et je l’emmènerais manger des frites chez Eugène, puis je l’emmènerais au cinéma, je lui dirais des « Je t’aime », elle aimerait ça…

 

Attendri, Baudouin adopta un ton de conspirateur :

–  Flupke, tu sais que Saint Pierre et moi, on s’entend bien et il me doit un petit service. L’autre jour, je lui ai fait monter de la Duvel en douce par Ryan Air.  A mon tour, je lui ai demandé une faveur.  Figure-toi que tu vas pouvoir redescendre sur Terre pendant une journée !  Va retrouver ta Mathilde et fais-lui ce que tu n’as jamais osé lui faire.  Pose un gros bécot sur ses joues roses et sur celles de tes petits princes, moi j’aurais tant voulu pouvoir faire ça…  Puis remonte tranquillement et repose-toi en les attendant. »

 

Philippe ne se fit pas prier.  Il revêtit un survêtement passe-partout, s’arrima au Rayan Air Madrid-Bruxelles de 8h12 et, avec la précision du pilote de chasse qu’il était jadis, s’auto-largua juste au-dessus de la grande cheminée du palais de Laeken.

On était le 24 décembre.  Les petits princes répétaient dans le salon de musique pour le concert du Nouvel An tandis que la reine Mathilde décorait le sapin.  Tout était paisible.

Brusquement, son défunt mari dégringola de la cheminée, noir de suie et couvert de toiles d’araignées.  Saisie d’effroi, la reine laissa choir la boîte de boules de Noël qui se fracassèrent sur le parquet dans un tintement cristallin.  La main sur la poitrine et la bouche en cœur, elle ne put dire que ceci : « Flupke, c’est toi ? »

Philippe ne dit rien.  Durant sa redescente sur Terre, il s’était senti passer du statut de roi défunt à celui de Casanova bien vivant.  Il couva sa reine d’un regard de braise, lui prit une main, puis l’autre, l’envoya valser sur le divan, lui déchira sa robe corail créée par Edouard Vermeulen de la Maison Natan et s’engouffra en elle comme si sa vie finie en dépendait.

D’abord choquée, Mathilde cessa bientôt de réfléchir à l’aspect cocasse de sa situation et se laissa entraîner dans la sarabande des corps et dansa, dansa, dansa enfin, puisque la vie (ou la mort) lui offrait enfin ce trésor.